Géopolitique du Numérique : l’impérialisme à pas de géants – Ophélie Coehlo sur SISMIQUE

 

Ophélie est chercheuse en géopolitique du numérique. Elle décrypte comment les Big Tech (Google, Meta, Amazon, etc.) sont devenus de véritables empires capables d’influencer des états et de façonner un avenir commun.

Introduction sur les infrastructures numériques

On peut classer ces infrastructures en deux catégories :

  • Les infrastructures physiques :  les câbles terrestres et sous-marin, les satellites, les réseaux, les serveurs,  etc. qui permettent de transporter l’information, et qui permettent à un grand nombre d’entreprises et d’administration d’opérer leurs services numériques.
  • les infrastructures logicielles :  c’est ce sur quoi repose notamment tout les services cloud. Par exemple AWS est l’infrastructure logicielle d’Amazon pour les développeurs. 

L’essentiel de son propos tient au fait que ces deux types d’infrastructures sont aujourd’hui en grande majorité détenues par des acteurs privés, et en l’occurence les Big Techs. Ophélie alerte sur le fait qu’à partir du moment où un acteur a une position monopolistique, et que celui-ci devient un potentiel goulet d’étranglement, c’est à ce moment-là que cette acteur se met à avoir du pouvoir. 

Les infrastructures physiques :

Les choses se sont renversés par rapport au XIXe siècle : Grande-Bretagne, des entreprises posaient des câbles télégraphiques pour les besoins de communication. C’était l’empire britannique qui missionnait ces entreprises en leur demandait de poser des câbles, mais c’est bien l’Empire qui en restait propriétaire. Il a ensuite pu « instrumentaliser » l’information, par exemple lors de la deuxième guerre mondiale, en coupant des câbles afin que les Allemands ne puissent pas avoir accès à certaines informations.

Aujourd’hui on est dans un mode totalement différent dans lequel des entreprises comme Meta, Google sont propriétaires des méga-câbles océaniques qui permettent de faire circuler l’information. C’est Starlink et don Elon Musk qui sont propriétaires d’une partie du réseau satélitaire (Elon Musk peut d’un simple décision stopper toutes les communications de l’armée Ukrainienne).

Les infrastructures logicielles :

Amazon, Microsoft et Google représentent à elles trois près de 70% du marché cloud (respectivement 35, 21 et 11%). Ces services Cloud permettent non seulement de diffuser l’information mais également à 100% des administrations publiques, entreprises, associations, etc. d’opérer leur activité (via des sites internet, des ERP, des mails, etc.). Que se passerait-il si es entreprises se mettaient à avoir une dimension politique, et donc à nuire voire clore les services cloud de telle ou telle entreprise ou service public ? Qui pourrait les en empêcher, lorsque ces entreprises sont capables de mettre dans la balance des négociations les architectures physiques et logicielles dont elles sont propriétaires ? 

L’administration américaine est totalement dépendante de ces entreprises puisque l’ensemble de son infrastructure repose sur les services des Big Tech, et que plus les technologies avancent (exemple : l’intelligence artificielle), plus leur périmètre s’élargit et plus les contrats grossissent. Comment l’Etat américain pourrait-il dès lors réguler ces géants de la tech si il en est dépendant ?

Et l’Europe dans tout ça ?

L’Europe globalement depuis le plan Marshall, après la deuxième guerre mondiale s’est rendue de plus en plus dépendante des États-Unis. Sur le numérique, après avoir raté la vague du minitel, elle s’est ruée sur les services d’Amazon et de Google, accentuant cette situation de dépendance. 

L’Europe aujourd’hui tente de jouer un rôle de régulateur, via notamment la RGPD, mais qui est de plus en plus difficile à tenir. Ophélie parle d’un exemple qdont voici ce que j’ai compris : Un accord appelé Shrems et Privacy Shiled aux États Unis devait protéger les données des Européen·e·s hébergées aux Etat-Unis. Cet accord a été renégocié en même temps qu’un accord sur le gaz de Schiste américain, afin que l’Europe soit moins dépendante du gaz Russe. L’accord Shrems 2 et le privacy Shields ont été abandonnés. Ophélie estime que du gaz a en quelques sortes été échangé contre des données.

Les européens se sont aussi positionnés sur la chaine de valeur du numérique sur les navires câbliers, qui opèrent la maintenance des câbles sous-marins. Cela est intéressant pour jouer le rôle de goulet d’étranglement et ainsi peser dans les négociations, mais reste selon Ophélie très insuffisant. L’enjeu est de se positionner sur des élements stratégiques de la chaîne de valeur pour, si un jour les choses se tende, ne serait-ce qu’être invités à la table des négociations…

D’autre part, au sujet des normes, ce qui est compliqué est leur vérification. Poser une norme sur des conditions de travail ou sur des conditions de fabrication d’un produit est assez simple à vérifier. C’est beaucoup plus simple de se rendre dans usine pour vérifier la bonne application de la norme. Dans le cas des données issues des services numériques, c’est très différent : comment traquer où va vraiment la donnée et à quelles fins est est ou non utilisée ? c’est très très difficile. Tout cela est très théorique très immatériel.

Et la Chine ? 

En Chine, les choses sont très différentes. Dès l’arrivée d’internet, on constate de la méfiance du gouvernement par rapport au fait que le numérique pourrait apporter la culture occidentale et la culture capitaliste en Chine.

Malgré tout, la volonté de ne pas passer à côté de cette révolution était bien présente. Le problème est qu’il n’ont pas pu acheter de serveurs aux États-Unis du fait d’un embargo. Finalement le gouvernement Chinois va développer un réseau d’entreprises chinoises pour développer leurs propres serveurs. A partir de là, ils vont devenir de plus en plus autonomes sur leurs propres technologies, contrôlées par le gouvernement chinois. Par ailleurs la présence en Chine d’un gigantesque marché permet une mise à l’échelle très rapide et donc des risques limités. Des entreprises comme Tencent qui développe la « super-app » WeChat ont ainsi pu voir le jour et exploser.

Et en Afrique ?

Côté africain, les Américains et les Chinois s’entendent plutôt bien avec des partenariats par exemple entre Meta et une entreprise chinoise pour développer tout le réseau d’infrastructure en Afrique, et maîtriser le plus possible les approvisionnement en métaux, terre rares, etc.

La question énergétique liée aux services numériques 

Une problématique se pose également sur la consommation d’énergie et la consommation en eau, notamment avec le développement des usages liées à l’IA générative, qui est très consommatrice en énergie.

C’est une vraie problématique pour des territoires qui ont fait le choix sans trop savoir d’accueillir des data Centers, et qui se retrouvent embêtés par la consommation d’eau et d’énergie.  Un exemple est celui de Londres et de sa la banlieue où il est désormais interdit de faire des nouveaux projets de data Center parce que ils sont vraiment à la limite niveau apport en électricité.

Par ailleurs, quid de Google qui travaille sur des projets de centrale nucléaire, via des investissements dans des start-ups. à quel point est-ce que ça doit nous poser question ?

Que ferait-elle si elle était au pouvoir ?

Ophélie proposerait de sorte de consortium européen pour reprendre la main sur les infrastructures logicielles, parce que les compétences sont là. Ensuite il faudrait migrer l’ensemble des administrations publiques sur ces infrastructures. 

Elle met également l’accent sur la formation, pour pouvoir mieux comprendre de quoi on parle > formation à la fois à l’école dans les matières générales (histoire, géographie pour comprendre l’histoire de l’information à la diffusion de l’information) ; formation également dans les entreprises, formation des journalistes, etc.